Vittel – Quand la multinationale crée une agence Bio


Des agriculteurs qui renoncent au dieu Maïs et aux engrais et qui passent en agriculture bio, des voies ferrés déserbées à l’eau chaude , des rapaces et des coccinelles réintroduits dans le cadre de la lutte biologique. Au bout de vingt ans, pari tenu : la teneur en nitrate des eaux est tombée de 8 à 4,6 mg/l, mais aussi des dizaines d’exploitations agricoles qui ont survécues,  des paysages préservés. Bienvenue dans la verte vallée du Vair (2) !
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La zone de captage de Vittel et Contrex

Une des plus importantes opérations de « remise en état » de terres agricoles dégradées par l’agriculture intensive se déroule en Lorraine depuis 20 ans. Si elle a été pilotée par la recherche agronomique française, ce n’est pas l’Etat ni l’Union Européenne qui la finance, mais le groupe agro-alimentaire Nestlé. Il s’agit en effet de préserver la qualité des eaux minérales Vittel et Contrex en protégeant les sources des risques de pollution des sols en surface,  notamment celle induite par l’agriculture (pesticides, engrais, antibiotiques).

Nestlé Waters applique des mesures rigoureuses de protection des ressources en eau. La protection des ressources s’étend à l’ensemble de la zone de captage, l’impluvium  qui couvre 10 000 hectares pour les sources Vittel et Contrex .

« Un pacte Ecoleau à Vittel » (article de Lise Barnéoud, Liberation Strasbourg, 9/2/2009)

Imaginez. Vous avez une sublime poule aux œufs d’or. Soudain, elle montre des signes de faiblesse. Que faites-vous ? Vous l’emmenez fissa chez le vétérinaire pour qu’il la requinque… Maintenant, remplacez la poule par l’écosystème de l’Ouest vosgien, les œufs d’or par des bouteilles de Vittel, le vétérinaire par un institut de recherches et le propriétaire par Nestlé . Vous tenez alors les acteurs d’une expérience écologique et sociale unique en France et pionnière du genre : la conversion d’une région à une agriculture durable, quasi bio, afin de sauver une source menacée de disqualification par l’usage des engrais et pesticides.

L’aventure a commencé en 1989. Vingt ans ont passé. Depuis, le niveau des nitrates dans la nappe souterraine a chuté et le bassin-versant de Vittel peut s’enorgueillir d’être une « île verte ».

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Stopper la dégradation de la ressource "eau" implique ainsi d'agir en amont, en modifiant les processus de production agricole.

De l’ancienne route romaine qui relie Langres à Strasbourg, il est possible d’apercevoir la totalité de cette « île », blanchie sous une fine couche de glace. On devine des prairies, quelques champs fraîchement labourés, des bosquets, des vaches, un petit troupeau de moutons, des villages… 5 000 hectares, en tout, dont 3 600 consacrés à l’agriculture. Ce vaste bassin descend vers la ville thermale, où une longue faille se dresse. C’est là, le long de ce décrochement géologique, qu’émergent les sources de Vittel, qui font la réputation de la ville depuis l’époque gallo-romaine. Et le bonheur de Nestlé, passé en 1992 d’actionnaire majoritaire de la Société générale des eaux minérales de Vittel (SGEMV) à propriétaire. Un bonheur qui a connu une grande frayeur.

A la fin des années 80, alors que la multinationale suisse mise gros sur l’avenir de la source, elle observe en effet que la teneur en nitrates grimpe de façon constante, atteignant les 8 mg/l en bouteille. Impossible de ne pas s’en inquiéter alors que la législation française impose aux minéraliers une composition physico-chimique constante, sans avoir recours à des traitements, et que les normes sanitaires fixent à 10 mg/l le seuil pour les eaux destinées aux nourrissons, clients des 1,3 milliard de bouteilles de Vittel vendues chaque année…

« Une eau saine commence par une terre saine », clament aujourd’hui les publicités de la marque. Elle en sait quelque chose : dans cette zone calcaire, ce qui se répand et s’épand en surface a toutes les chances de se retrouver dans la nappe souterraine plus tard. Or, depuis la fin des années 70, la tendance est, ici comme ailleurs en France, à la culture intensive du maïs à grands coups d’engrais pourvoyeurs de nitrates. Nestlé rêve de stopper net cette production de polluants qui menace ces « œufs d’or ». Mais comment ?

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Atelier de fabrication de compost

Son premier réflexe est d’acquérir un maximum de terres et de les transformer en prairies non fertilisées. Mais il est impensable de racheter les 3 600 hectares agricoles et de contraindre les paysans à cesser leur activité. Il faut donc inventer une solution… C’est alors que l’entreprise se tourne vers l’Inra (Institut national de la recherche agronomique). « Pour nous, leur objectif « zéro nitrate » traitait un peu vite l’avenir de l’agriculture locale, raconte Marc Benoît, responsable du volet agronomique de cette recherche. Nous avons donc renégocié durant deux ans cet objectif, afin de le rendre compatible avec la viabilité des fermes existantes. Et en 1989, la question était devenue : comment créer une agriculture qui fournisse une eau peu chargée en nitrates et permette aux fermes de se développer. »

Une trentaine de chercheurs sont mobilisés sur ce projet, cofinancé par l’Inra, Nestlé et l’agence de l’eau Rhin-Meuse : agronomes, spécialistes du sol, mais aussi sociologues, économistes, historiens et géographes. « Il s’agissait, avant tout, de savoir ce qui était acceptable pour les agriculteurs comme changements », rappelle de son côté Philippe Pierre, ex-Inra, qui dirige aujourd’hui Agrivair, la filiale de Nestlé  chargée de la protection des sources de Vittel-Contrexeville. Résultat : en 1992, un ambitieux cahier des charges est défini pour l’exploitation des terres alimentant les nappes du bassin. Il prévoit, notamment, l’arrêt de la culture du maïs, l’interdiction de produits phytosanitaires et un apport d’engrais et de compost drastiquement limité (1). Restait à inventer des contrats incitant les agriculteurs à collaborer avec la multinationale pour la bonne cause de ses eaux. La partie n’était pas gagnée…

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Crée en 1992 par Nestlé Waters à Vittel en France, Agrivair est une société spécialisée dans le conseil agricole, qui a pour mission d'aider les agriculteurs à améliorer leurs pratiques.

Dans sa maison toute neuve d’Haréville, à 5 km de Vittel, Bernard Dieudonné se souvient de ses premières hésitations : « Supprimer le maïs et les phytosanitaires, ça faisait peur. Mais on avait un tel intérêt financier à accepter leur cahier des charges… » Il les énumère : une prime annuelle de 200 euros à l’hectare durant cinq ans, la ferme remise aux normes et dotée d’une grange de séchage afin de remplacer le maïs par du foin ventilé dans la ration des animaux, le service gratuit de compostage et d’épandage des déjections animales – également pris en charge par Agrivair – afin d’épandre avec parcimonie les fumiers produits sur place… « Nous avions peur de perdre notre liberté. Notre refus était aussi idéologique : il s’agissait de combattre la mainmise d’une société sur notre territoire », commente Marie-Christine Revoy, qui dirige une petite exploitation laitière de 50 vaches à Valleroy-le-Sec. Et aujourd’hui ? « Grâce à ce contrat, nous avons pu nous moderniser et oser notre rêve : passer en agriculture biologique. »

« Le discours anticapitaliste était fort, au début, surtout en réaction aux importants rachats de terrains par le minéralier », commente Marc Barbier, de l’Inra, qui a réalisé sa thèse en socio-économie sur le sujet. En moins de cinq ans, la compagnie a en effet racheté 50 % des terres agricoles du bassin vittellois, offrant non seulement un prix fort, mais également la possibilité aux agriculteurs de continuer à exploiter gratuitement leurs exterres en respectant, bien sûr, le cahier des charges. « Beaucoup d’entre eux étaient très endettés. Si nous n’avions pas racheté toutes ces terres, la moitié ne seraient plus là », affirme Philippe Pierre, d’Agrivair. Un diagnostic qui ne convainc pas Fabrice Mory, à la tête d’une des rares exploitations à ne pas avoir signé avec Nestlé : « Je fais ce métier pour être libre. Là, on nous impose un patron et un recul de trente ans dans nos pratiques. En plus, ceux qui ont refusé de signer sont mis sur la touche. On ne peut plus acheter de terrain pour s’agrandir. » Néanmoins, 31 des 34 exploitations sont désormais contractantes de Nestlé.

coccinnellePartie gagnée ? Encore fallait-il maîtriser les autres sources de nitrates et phytosanitaires : dans les verdures urbaines… Rien qu’à Vittel, il y a trois golfs, un centre équestre, un hippodrome et 300 hectares d’espaces verts. « Nous nous sommes engagés dès le début à respecter le cahier des charges de Nestlé  et on s’en sort très bien sans produits chimiques », affirme Jean-Claude Millot, maire UMP de Vittel depuis 2001, qui vante le désherbage thermique, le compost et même les coccinelles élevées pendant sept ans pour lutter contre les pucerons. « Pour l’hippodrome, nous avons réintroduit des rapaces, comme le grand-duc et le hibou, afin de limiter le nombre de mulots », raconte Philippe Pierre. La filiale de Nestlé participe également à l’étanchéification des routes à l’intérieur du bassin pour éviter des pollutions lors d’accidents. Et elle a aussi obtenu, après de longues négociations, l’autorisation de la SNCF de prendre en charge le désherbage thermique des voies ferrées. Enfin, elle a récemment lancé un partenariat avec Nestlé  et la commune afin d’inciter les particuliers à remplacer leur cuve de fioul par du gaz de ville, pour éviter les fuites. « Nestlé a amené une nouvelle culture », se réjouit le maire de la ville, dont 70 % des taxes professionnelles proviennent du minéralier suisse.

Cet étrange pacte écologique entre agriculture et industrie est indéniablement un succès, désormais cité en modèle dans les réflexions sur la rétribution des services environnementaux . La teneur en nitrate des eaux en bouteille est tombée de 8 à 4,6 mg/l. Quant au coût de l’opération pour Nestlé, il a été estimé à quelque 25 millions d’euros durant les sept premières années du programme, soit 980 euros par hectare et par an, l’équivalent de 1,52 euro par mètre cube d’eau de Vittel. Une goutte, vu le prix moyen du litre en bouteille.

« Vittel devrait inspirer des mesures de protection de l’eau du robinet », réagit Bernard Barraqué, spécialiste au CNRS des questions de durabilité des services d’eau. Mais pour l’heure, en France, où le prix moyen du mètre cube d’eau potable est inférieur à 4 euros, aucun gestionnaire public n’a encore osé promouvoir une révolution aussi radicale.

Lise Barnéoud

(1) 40 kg en engrais chimiques et 10 tonnes de compost par hectare et par an contre une moyenne, respectivement, de 150 kg et 50 tonnes en culture conventionnelle de maïs.

(2) Affluent de la Haute-Meuse, le Vair est la rivière qui arrose Contexeville et Vittel

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3 Réponses

  1. Que dire des millions de coccinelles asiatiques qui ont naïvement étés répandues dans la nature?
    C’est un désastre pour l’écosystème!!!!
    Et pour ces petites bestioles il n’y a pas de frontières géographiques.

  2. Je me souviens , il me semble !! , que les chevaux avaient été interdit à Vittel pour éviter la pollution des nappes phréatiques sur un périmètre important autour de ces captages ….que même les agriculteurs des alentours avaient dû se plier à des règlementations drastiques à l’époque ……………mais ça !! c’était au siècle dernier !!!
    20 octobre, 21:22 · J’aime · 1

  3. Club Med : le cheval arrive au trot à Vittel
    Déterminant dans le plan de survie du Club Med à Vittel, un transfert de l’activité équestre Pompadour en avril 2015 rime avec relance commerciale. L’essai devra être transformé rapidement, en attendant d’abord la signature officielle de l’accord entre la ville et Nestlé Waters pour les terrains.

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